La volonté politique et les actes y consécutifs ont, chez les spécialistes des transitions démocratiques, un statut fondateur ; les chantiers socio-économiques revêtent, en revanche, la dimension de facteurs de consolidation. Au Maroc, la trajectoire transitionnelle s’est investie dans les deux voies, si bien qu’il est possible d’identifier le processus de démocratisation en cours à un mouvement devant acheminer à terme vers une redistribution du pouvoir doublée d’une redistribution des richesses.

Par ailleurs, et pour peu que l’on souscrive à une certaine définition de la transition appréhendée comme une « conjoncture fluide », les mobilisations multisectorielles dont le royaume est aujourd’hui le théâtre font que le label « transition politique » colle singulièrement à la trajectoire marocaine. On observera ainsi que celle-ci présente les symptômes majeurs d’une conjoncture transitionnelle : une nouvelle configuration des rapports de force relativement peu contraints par les routines et les pratiques d’autorité antérieures, la difficulté d’évaluer les forces en présence, le recours au consensus comme ressource propre à réduire les coûts des transactions politiques et l’occurrence plus ou moins probable d’erreurs d’opérationnalisation. Le contraste entre l’ère hassanienne, avec ses certitudes structurelles et politiques, et le nouveau règne est d’une épaisseur telle que le contexte politique marocain d’aujourd’hui serait comparable à une situation historique ouverte et sous-déterminée.

Et pour cause. La voie marocaine de la démocratisation se signale par son gradualisme ; la rationalité des choix et l’échelle des priorités s’y nourrissent d’une série de déterminations favorables et défavorables qui imposent de mesurer les ambitions. Certes, à l’actif de la transition marocaine, l’observateur serait tenté de désigner l’incommensurable densité du « capital politique de départ » dans lequel les acteurs majeurs de la transition ont copieusement puisé : à l’aube du nouveau règne la popularité de la monarchie a atteint des scores jusque-là inégalés ; le consensus monarchie/partis du mouvement national a lubrifié à merveille la machine politique au point de dissiper bien des mésintelligences ; les réformes institutionnelles et les chantiers socioéconomiques ont sensiblement augmenté la réactivité des pouvoirs publics ainsi que leur capacité d’écoute et de proximité ; le moment fort de la réconciliation a, enfin, rempli sa fonction pédagogique d’apprentissage de la démocratie délibérative et épongé par la même les nocivités réciproques que se permettaient le pouvoir d’Etat et ses contradicteurs. Spéculant du côté des déterminations défavorables, le même observateur discernera assurément des zones d’ombre. Les élites politiques du Royaume travaillent à les résorber, mais toujours dans une optique gradualiste. Il en est principalement ainsi de la persistance des inégalités sociales, du chômage et du marasme économique dû en premier lieu aux contrecoups de la crise mondiale, du reflux spectaculaire du taux de participation électorale, de la récurrence des risques sécuritaires ou transfrontalières (immigration irrégulière, terrorisme, criminalité organisée, etc.).

Sur un autre registre, s’il est un fait remarquable de la transition politique au Maroc, c’est d’avoir réinventé le politique et son mode de déclinaison concret. En termes plus explicites, la légitimité des acteurs politiques n’a plus pour unité de mesure les fameux archétypes wébériens que sont le charisme, la tradition ou la loi. Le crédit d’une institution ou d’un personnage public s’évalue par rapport à sa capacité d’apporter des réponses concrètes et durables à un problème public bien déterminé. Autant dire que la légitimation par les politiques publiques est en passe de chasser du terrain les différentes formes de rente politique qui, autrefois, assujettissaient une commune rurale ou un segment de la société à un parti ou à une coalition d’intérêt. Cette transformation serait d’abord perceptible au niveau du mode d’agir du pouvoir monarchique qui tranche désormais par sa propension à articuler sa légitimité sur des critères fonctionnels ; propension dont il est possible de repérer les traces dans l’effort de promouvoir les réseaux de proximité sociale et territoriale, les programmes de mise à niveau économique sectorielle, la réinvention de la pratique régionale et le renforcement des dispositifs d’intervention à visée catégorielle (pauvreté, classes moyennes, personnes handicapées, jeunes diplômés, etc.). Bien souvent, les autres acteurs s’accommodent d’une posture suiviste qui – sauf rare exception – en dit long sur l’interchangeabilité des plates-formes programmatiques comme des rhétoriques politiques.

Du coup, le recentrage de l’action de l’Etat sur les politiques publiques fonctionnelles semble déverrouiller les anciens modes de gouvernance et leurs rigidités habituelles. La technobureaucratie a été traversée en profondeur par des courants plus inventifs et moins dogmatiques du management public, au moment même où la société civile et le secteur privé se voient impliqués plus à fonds dans l’opérationnalisation des programmes élaborés et appuyés par l’Etat. Transcendant le clivage classique Etat/société civile, la nouvelle configuration politique au Maroc fait largement écho au concept désormais universel de « co-production » des politiques publiques. Les organisations civiles et les opérateurs économiques, qui ont connu des progrès significatifs en termes de capacité de négociation, de réseautage et de professionnalisation de leurs effectifs, sont de plus en plus sollicités en amont et en aval des projets publics tant pour concourir à la définition des référentiels et des dispositifs d’intervention que pour prendre part à l’implémentation des chantiers publics et à la production des feed-back d’évaluation. Comme le montre, par exemple, le montage des différents projets de développement local ou de lutte contre la pauvreté, l’implication de la société civile s’est soldée par une reconversion cruciale de son statut et de ses fonctions. N’étant plus prisonnière de son rôle classique d’émission de doléances et de revendications, elle est aujourd’hui en passe de conquérir le terrain de l’action, quitte à devenir tour à tour «maître d’ouvrage », « partie prenante » ou « partenaire conventionné ».