Afin de jeter un regard rétrospectif sur l’évolution du Maroc depuis l’indépendance, de tirer les leçons pour le présent et de tracer les perspectives pour l’avenir, le rapport du cinquantenaire, mené par une centaine de chercheurs en 2006, a dévoilé les avancées réalisées par le Maroc, et a pointé les nœuds et les enjeux qui ont atténué le rythme de l’accélération d’un développement accompli. Il est évident que le projet de développement et de démocratisation au sein de la société marocaine survient dans le cadre d’une dynamique porteuse à la fois de prémisses d’une ouverture sur le progrès et de contraintes sociales liées tantôt aux politiques publiques, tantôt aux changements et à la complexification de la structure sociale de la société marocaine et de ses valeurs.

Les avancées les plus importantes des dernières décennies ont jeté les jalons d’un mouvement qui s’oriente vers le rétablissement de la centralité des hommes et des femmes et de leurs droits dans le processus de développement.

La prise en charge de la question des droits de l’homme depuis les années 90 se trouve réaffirmée par le renforcement et la réorganisation du Conseil Consultatif des Droits de l’Homme en 2002. La création par Le Roi Mohammed VI de l’Instance Equité et Réconciliation, et ce qu’elle a impliqué comme compensation des victimes, engage le Maroc dans un rapport serein avec la mémoire et avec le passé. La réforme du code de la famille, qui accorde aux femmes plus de droits, annoncée par le Roi au parlement en 2003, survient en réponse aux changements qu’a connus la situation de la femme dans la sphère économique et sociale, aux aspirations des mouvements des femmes et aux attentes de la société civile. Par ailleurs, la création de l’IRCAM pour promouvoir la culture et la langue Amazigh, s’inscrit dans le cadre de la reconnaissance des droits culturels et linguistiques d’une composante importante de la société marocaine. Tout ceci concoure à l’accès aux droits, à la citoyenneté et à la réhabilitation de la dignité humaine, et présage de la reconnaissance de la valeur du capital humain, véritable richesse d’une société.

Dans ce mouvement, malgré des déficits sociaux encore enregistrés au niveau de la santé et de la généralisation de l’éducation et de son rendement qualitatif, on assiste à l’émergence d’une élite éduquée, produit d’un processus démocratique en marche et porteuse de valeurs de progrès. Cette élite, à travers le pluralisme politique, la société civile et la presse, anime et mène les débats sur le projet émancipateur et développemental de la société marocaine dans ses dimensions politique, économique, sociale et culturelle. La libération de la parole et de l’expression se manifestant par une prolifération des supports de la presse écrite, plurielle et diversifiée, traitant parfois de sujets qui, jusqu’à une époque récente, étaient considérés tabous, reflète un climat d’ouverture, de tolérance de la critique et un dépassement de la parole unique. C’est ainsi que la presse fonctionne comme médium d’information et une veille guettant les déboires et les dérives.

Au niveau macro sociologique, la configuration sociale, par l’effet de démographie, de l’accroissement de la population urbaine, des changements économiques et la répartition des richesses, fait apparaître une stratification sociale complexe qu’on réduit, schématiquement, à trois composantes : l’élite, la classe moyenne et les la classe défavorisée. Si la contribution de l’élite à la production et à la croissance économique est une des préoccupations majeures de l’économie marocaine, la redistribution des richesses demeure encore une question de débat public. Le changement et la recomposition sociale de la société marocaine a fait émerger une classe moyenne comportant une hétérogénéité des catégories socioprofessionnels et demeurant toutefois objet et sujet des transformations que connait la société. Cette classe moyenne, par ses aspirations de mobilité sociale ascendante, s’inscrit dans un mouvement qui place quelques catégories socioprofessionnelles dans la position de revendications pour occuper une place prépondérante dans la sphère du groupe leader d’opinion et d’agitateurs d’idées. Dans cette configuration sociale, la classe défavorisée, frappée par la pauvreté et la vulnérabilité, constitue le plus grand défi de la marche vers le développement, et interpelle une nouvelle approche et un nouveau mode de gouvernance d’un développement qui cible la vulnérabilité. Ainsi, l’Initiative Nationale de Développement Humain, lancée par le Roi en 2003, constitue une réponse à ce défi et marque une tournure dans l’approche du développement qui se voudrait désormais participatif, visant le renforcement des capacités humaines et plaçant ces dernières au cœur des programmes et des projets développementaux.

La société marocaine, tout en traversant des grandes transformations, où les mutations croisent les tensions, consigne le processus de son évolution à la trajectoire du progrès pour se retrouver portée par la dynamique d’un mouvement orienté vers une démocratisation et un développement accomplis.